Promouvoir une CIO est simple. Concevoir une architecture technologique qui renonce à quelque chose, c'est plus complexe.

Promouvoir une CIO est simple. Concevoir une architecture technologique qui renonce à quelque chose, c'est plus complexe.

Oatey, fabricant de plomberie depuis 110 ans, fait un pari audacieux en plaçant la technologie au cœur de sa stratégie d'entreprise.

Ricardo MendietaRicardo Mendieta3 avril 20267 min
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Promouvoir une CIO est simple. Concevoir une architecture technologique qui renonce à quelque chose, c'est plus complexe.

Oatey Co. fabrique des produits de plomberie depuis 110 ans à Cleveland. Ce n'est pas une entreprise technologique, elle n'est pas cotée en bourse sous le regard attentif de Wall Street et n'a pas besoin des applaudissements des observateurs pour ses décisions internes. Lorsque ce type d'entreprise formalise la promotion de sa vice-présidente des TI au poste de Vice-Présidente Senior et Directrice de l'Information, la décision mérite plus qu'un simple communiqué de presse.

Liz Wells a rejoint Oatey en 2021. Quatre ans plus tard, elle a pris formellement les rênes de la fonction technologique en tant que Vice-Présidente des TI, et en avril 2026, elle a été promue Vice-Présidente Senior, Chef de l’Information. L'annonce elle-même décrit son mandat avec une précision inhabituelle dans ce type de communiqués : expansion des capacités, discipline opérationnelle et un environnement technologique aligné avec les priorités de l'entreprise. Trois vecteurs différents, mais un seul dénominateur commun : la technologie au service d'une direction claire, et non d'une accumulation d'initiatives.

Ce qui m'intéresse ici n'est pas tant la promotion en elle-même, mais ce qu'elle révèle sur la posture stratégique d'un fabricant industriel qui a décidé de placer la fonction technologique au centre de son architecture de gouvernance.

Le dilemme des fabricants industriels face aux TI

L'industrie manufacturière est depuis dix ans prise dans le même dilemme : tout le monde sait que la technologie est cruciale, mais peu sont prêts à payer le prix de son organisation. Le résultat est prévisible. Des systèmes hérités que personne ne touche de peur de casser la chaîne de production, des initiatives de transformation digitale qui coexistent avec des tableurs de 2003 et des budgets de TI fragmentés entre des dizaines de projets qui s'affrontent sans une ligne de commande claire.

Le problème le plus destructeur n'est pas le manque d'investissement. C'est l'investissement sans renonciation. Les fabricants moyens et grands investissent dans des ERP, dans l'automatisation, dans la cybersécurité, dans l'analyse des données et dans la connectivité des usines, tout cela en même temps, avec la même urgence déclarée et avec des équipes qui n'ont pas la capacité d'exécuter six fronts simultanément en profondeur. Le résultat est que tout avance, mais rien ne se consolide vraiment. L'entreprise ne se digitalise pas : elle se digitalise à moitié sur plusieurs fronts à la fois, ce qui revient exactement au même que de ne pas se digitaliser.

Dans ce contexte, la description du mandat de Wells pendant son année en tant que VP des TI en dit plus qu'il n'y paraît. "Étendre les capacités, renforcer la discipline opérationnelle et progresser dans un environnement technologique sophistiqué" n'est pas une liste de réalisations, c'est la séquence logique d'une transformation que quelqu'un a menée avec l'idée de priorité : d'abord construire la discipline interne, ensuite avancer en sophistication. Celui qui inverse l'ordre achète une technologie coûteuse qui fonctionne sur une base opérationnelle défaillante.

Ce que révèle une promotion sur la gouvernance d'une entreprise

Les promotions au niveau C ne sont pas seulement des reconnaissances. Ce sont des signaux d'attribution de pouvoir, et le pouvoir détermine quelles conversations ont lieu dans la salle de direction et lesquelles ne le sont pas. Lorsqu'une entreprise élève son CIO au rang de VP Senior, elle signale au reste de l'organisation quelque chose de très spécifique : les décisions technologiques ne sont plus subordonnées aux décisions commerciales, elles font partie du même niveau de délibération.

Cela a une importance concrète. Un VP des TI négocie son budget avec le CFO. Un SVP et CIO s'assoit à la même table où l’on discute de l’orientation de l’entreprise pour les cinq prochaines années. La différence n'est pas cérémonielle. C'est la différence entre une technologie qui arrive tard aux conversations stratégiques et celle qui les façonne dès le début.

Oatey est un fabricant avec plus d'un siècle d'opérations. Cette longévité implique des strates de processus, de systèmes et d'habitudes organisationnelles qui accumulent de la friction au fil du temps. Le fait que l'entreprise ait attendu de consolider son leadership interne avant d'élever le rang formel de son CIO suggère une séquence cohérente de décisions : d'abord prouver une capacité d'exécution, ensuite étendre le mandat. Ce n'est pas ce que font les entreprises qui confondent vitesse et stratégie.

La discipline de ne pas vouloir tout transformer à la fois

Le communiqué d'Oatey utilise une phrase qui mérite d'être soulignée : "environnement technologique aligné avec les priorités de l'entreprise". En apparence, c'est du jargon d'entreprise standard. Mais lu attentivement, c'est une déclaration de renonciation.

Aligner la technologie avec les priorités de l'entreprise signifie, nécessairement, que certaines capacités technologiques potentielles ont été laissées de côté dans le plan. Cela signifie que quelqu'un, lors d'une réunion budgétaire, a plaidé en faveur d'une initiative et que la réponse a été : non maintenant, cela ne fait pas partie de nos priorités actuelles. Ce "non" est l'actif stratégique le plus difficile à bâtir dans toute organisation, et c'est celui qui est le plus souvent détruit lorsque la pression pour montrer une transformation dépasse la discipline de maintenir le focus.

Les fabricants industriels qui échouent dans leurs transformations technologiques ne rencontrent pas d'échecs par manque d'investissement ou de talent. Ils échouent parce qu'ils essaient de moderniser simultanément la chaîne d'approvisionnement, l'expérience client, l'usine de production et les systèmes de gestion, avec la même équipe, dans le même cycle budgétaire, sous la même pression de résultats trimestriels. La dispersion n'est pas un échec d'exécution : c'est un échec de conception stratégique qui se produit avant même que le premier projet ne commence.

Oatey choisit depuis un siècle ce qu'il faut bien faire et ce qu'il faut laisser de côté. Que son modèle de gouvernance technologique semble refléter la même logique n'est pas une coïncidence culturelle. C'est de la cohérence.

L'épreuve qui se présente

La promotion de Wells au poste de CIO ne ferme aucun cycle. Elle en ouvre un. Son nouveau mandat comprend le développement et l'exécution de la stratégie TI d'Oatey, ce qui dans un fabricant de cette taille et de cette trajectoire implique des décisions qui seront douloureuses : quels systèmes hérité sont retirés, quels fournisseurs sont consolidés, quelles capacités sont développées en interne et lesquelles sont externalisées de manière permanente.

Chacune de ces décisions a des perdants internes. Des zones qui perdent leur autonomie sur leurs propres outils, des fournisseurs qui perdent des contrats, des équipes qui doivent apprendre à opérer d'une manière différente. L'autorité formelle du poste ne résout pas cette friction. Ce qui la résout, c'est la clarté sur le problème stratégique que l'entreprise essaie de résoudre avec son architecture technologique, et la volonté de maintenir cette direction, même si cela génère de la résistance.

C'est ce qui sépare une CIO qui gère les TI d'une CIO qui conçoit un avantage compétitif. Et cette différence ne se mesure pas au titre du poste.

Les dirigeants qui construisent des organisations durables ne le font pas en accumulant des capacités jusqu'à ce que quelque chose fonctionne. Ils le font en choisissant, avec précision chirurgicale, les rares paris qu'ils vont soutenir avec toute l'organisation derrière eux, et en abandonnant le reste sans nostalgie. Le niveau C qui ne ressent pas le poids de ce qu'il a laissé de côté sur la table n'a probablement jamais vraiment pris une décision stratégique.

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