Le dilemme que tout leader évite de résoudre sur lui-même
Harvard Business Review a récemment publié un article qui, en apparence, pose une question technique à tout leader en activité : doit-on concentrer son énergie sur l’amplification des forces déjà existantes, ou investir dans la correction des faiblesses qui freinent l’avancement ? Quatre questions diagnostiques, un cadre bien ordonné, une solution apparemment accessible. Le problème, c’est que ce dilemme, présenté comme une décision de gestion des talents, masque quelque chose de bien plus gênant : la majorité des leaders qui doivent se poser cette question sont précisément ceux qui ont le moins de chances de se la poser avec honnêteté.
Je ne dis pas cela juste pour provoquer. Je le dis parce que les données le confirment.
L’intelligence émotionnelle n'est pas un attribut superficiel
L’enquête Trends in Developing Leaders de l’IMPACT Group révèle que 60 % des leaders en ressources humaines identifient l’absence d’intelligence émotionnelle comme le principal obstacle pour atteindre le poste de PDG. Ce n’est pas le manque de vision stratégique. Ce n’est pas l’ignorance financière. C’est l’incapacité à lire son propre état émotionnel et celui des autres, à réguler ses impulsions sous pression, à construire la confiance sans avoir besoin d’une autorité formelle.
Parallèlement, 45 % de ces mêmes dirigeants constatent que la faiblesse en compétences analytiques — à savoir la capacité à traduire des données statistiques en décisions concrètes — bloque les parcours d’ascension avant même d’atteindre le niveau exécutif.
Mises ensemble, ces deux données dessinent un profil de leader qui atteint le milieu de sa carrière avec une combinaison dangereuse : suffisamment d’expertise technique pour gagner de la crédibilité, mais sans la maturité relationnelle ni la discipline analytique pour opérer à l'échelle organisationnelle. Et ce qui est le plus révélateur, c’est que ce profil ne s’en rend pas toujours compte à temps, car personne dans son entourage n’a le courage de lui dire, y compris lui-même.
C’est ici que le débat forces contre faiblesses devient plus qu’une simple question de développement personnel. Cela devient un audit tout entier du système de feedback d’une organisation. Quand 60 % des barrières à la prise de poste maximale concernent l’intelligence émotionnelle, le problème ne relève pas seulement de l’individu, mais aussi des structures qui l’ont promu sans lui demander d’exiger cette dimension, et des équipes qui ont appris à s’adapter à son style plutôt que de le confronter.
Ce que les chiffres ne disent pas mais impliquent
L’étude Global Leadership Development de 2024 a révélé que 70 % des personnes interrogées considèrent qu’il est important ou très important que les leaders maîtrisent un éventail plus large de comportements pour répondre aux défis présents et futurs. Ce chiffre peut sembler encourageant jusqu’à ce qu’on le lise à l’envers : cela signifie que trois organisations sur dix fonctionnent encore selon l’idée qu’un leader avec un style fixe et cohérent suffit pour naviguer dans des environnements de haute complexité.
Jennifer Jordan, Michael Wade et Tomoko Yokoi, collaborateurs d'HBR, l’expriment avec précision : ce qui est obsolète, ce n’est pas un style de leadership particulier, mais l’idée même qu’un leader doive adopter un style fixe, indépendamment du contexte. Une seule approche du leadership ne peut pas répondre à la multitude de défis auxquels font face les dirigeants aujourd’hui.
Cette constatation a des conséquences opérationnelles immédiates. Un leader avec une forte capacité de vision stratégique mais ayant tendance au micromanagement ne produit pas d’équipes autonomes : il produit de la dépendance. Un leader charismatique mais sans discipline analytique ne prend pas de meilleures décisions avec plus d’informations : il prend des décisions plus convaincantes mais mauvaises. Les forces, sans contrepoids, ne s’amplifient pas d’elles-mêmes. Elles se déforment.
Le cadre de l’IMD pour 2025 identifie huit compétences prioritaires pour le leadership contemporain, et la première sur la liste n’est pas une compétence managériale : c'est l’autocontrôle. Avant de savoir quoi renforcer et quoi corriger, le leader doit savoir précisément qui il est sous pression, quels schémas il répète lorsque l’environnement devient incertain et quelles tâches il évite systématiquement — non pas parce qu’il ne sait pas les faire, mais parce qu’elles lui déplaisent.
Cette distinction entre faiblesses techniques et aversions psychologiques est, à mon sens, la contribution la plus précieuse de toute cette conversation. Un directeur senior de l’apprentissage et du développement dans une entreprise de santé mondiale l’a formulée avec une franchise inhabituelle pour le monde corporatif : les leaders doivent faire une introspection qui dépasse leurs forces et faiblesses, s’orientant vers les choses qu’ils n’aiment pas faire, et embrasser les changements que cela implique. Ce qui a freiné quelqu’un dans le passé n’est pas simplement un manque technique. C’est souvent une résistance émotionnelle déguisée en préférence stratégique.
Le coût organisationnel de la paralysie introspective
Lorsque un leader ne résout pas ce dilemme avec honnêteté, le coût n’est pas seulement pour lui. Il est également pour l’équipe.
L’incapacité à développer les autres — constamment identifiée comme l’une des faiblesses ayant le plus d’impact sur la rétention — génère une forte rotation. Et la rotation a un coût structurel que aucun tableau de bord de productivité ne capture complètement, car il inclut la perte de connaissances tacites, la dégradation de la confiance au sein de l’équipe restante et des cycles d'intégration qui consomment des ressources pendant des mois. Le micromanagement, pour sa part, non seulement baisse le moral : il élimine la capacité de l’équipe à opérer de manière autonome, faisant du leader un obstacle permanent à toute initiative qu’il souhaite lui-même accélérer.
Des analystes de l’université Capella soulignent quelque chose que toute organisation mature devrait inscrire dans son processus d’évaluation de la performance : aucun leader ne peut tout faire, et la conscience de ses propres limites est ce qui lui permet de déléguer efficacement, de réduire l’épuisement et d’accélérer l’exécution. Cela semble évident. Pourtant, le pourcentage de leaders qui construisent activement cette autoparfaite — et agissent sur elle — reste minoritaire, car cela exige de tenir des conversations inconfortables : avec leurs équipes, avec leurs pairs, avec eux-mêmes.
Le débat qu’HBR pose sur les forces contre les faiblesses se traduit, au fond, par une question sur le type de conversations qu’un leader est prêt à avoir. Pas celles qu’il maîtrise. Celles qu’il évite.
L’autocontrôle n'est pas une destination, c'est une pratique de gestion
La réponse à la question de savoir si un leader doit développer ses forces ou corriger ses faiblesses n’est pas universelle, et tout cadre qui prétend l’être simplifie excessivement la réalité. Cela dépend du contexte organisationnel, du stade de la carrière, de la nature de l’équipe qu’il dirige et des lacunes spécifiques qui génèrent actuellement des frictions opérationnelles.
Ce qui est universel, c’est le processus : il exige des informations honnêtes sur l’environnement, la capacité de les traiter sans se mettre sur la défensive et la volonté d’agir sur ce qui est inconfortable à voir. Gallup a documenté que les meilleurs leaders connaissent les forces de leurs équipes mieux que leurs faiblesses, non pas parce qu’ils ignorent ces dernières, mais parce qu’ils construisent à partir de ce qui fonctionne plutôt que de s’obséder sur ce qui échoue.
Les deux réalités peuvent être vraies en même temps. Un leader qui amplifie uniquement les forces sans gérer ses angles morts construit des organisations brillantes sur certains fronts et systématiquement fragiles sur d’autres. Un leader qui s’obsède uniquement à corriger ses faiblesses perd du temps à essayer d'être médiocre dans tout au lieu d'être exceptionnel dans quelque chose.
L’équilibre n’est pas une position statique. C'est une conversation permanente avec sa propre histoire, avec l’impact réel sur l’équipe et avec la distance entre le leader qu’on pense être et celui que ses résultats démontrent qu’il est.
La culture d’une organisation n’est pas le résultat des valeurs que le leader déclare au cours de la réunion de début d’année. C’est le produit accumulé de toutes les conversations difficiles qu’il a eu le courage de tenir, et de toutes celles qu’il a laissées en suspens parce que son ego n’a pas trouvé la manière de les initier.










